CES PETITS NEGRES QUE NOUS ETIONS..

24 08 2008

Madin’ Brand Newz magazine – Une porte sur l’avenir

Rubrique Hommage

« CES PETITS NEGRES QUE NOUS ETIONS… »

Il n’est que huit heures et pourtant il trépigne d’impatience. Sa mère vient à peine de le laisser au bourg de Sainte-Luce, où il passera la journée avec ses grand-parents. Il scrute la rue Victor Hugo qui tarde à s’animer, malgré les indéfectibles rhumiers qui s’amassent lentement, mais sûrement, dans le bar en face.

Il aura finalement attendu une heure, heure durant laquelle il aura minutieusement observé son grand-père aiguiser son couteau-chien, rituel préparatif à la confection de son -fameux- jus de prune de cythère. Fascination pour cette phase quasi tragique où chaque geste est calculé afin d’éviter toute coupure ? Ou tout simplement « agoulougranfalisme » à l’idée de se délecter d’un jus frais et sucré ? Un savant mélange des deux, qui sublime d’autant plus ce moment, et déclenche un regard malicieux, salué par l’acquiescement rieur du grand-père.

Revigoré par les vitamines et la douceur du breuvage, il peut enfin quitter la kaz’ familiale et s’évader dans le bourg devenu un immense terrain de jeu en ces temps de vacances scolaires. Il s’en va, excité comme une fourmi folle à l’idée de prendre part aux mille et uns divertissements qui seront organisés par ses amis, qu’il appelle « lé zonm’ », parce que même à six ans, lui et ses petits camarades se sentent déjà très adultes.

Son esprit est léger, délesté du poids des innombrables recommandations faites par sa grand-mère…il aura juste retenu la principale injonction : rentrer à l’heure du déjeuner, sous peine de ne pouvoir sortir l’après-midi venue. Peut-être se souvient-il vaguement qu’il doit éviter de mouiller ses vêtements…mais tout cela pèse bien peu quand s’organise sur le quai un concours de létchèt’ improvisé, où l’imagination et la créativité débordantes donnent lieu à des figures telles que le « 360-double pompe-cassé »(1) ou le « Mickael Jackson-une pompe-o zokok »(2). Il n’est ni très souple, ni très créatif et peine à imiter les meilleures pitreries de ses amis les plus âgés. Mais il saisit l’importance de ce genre de défi dans une bande de jeunes garçons, et tente tant bien que mal un plongeon simple et efficace, qui pour cette fois, ne provoquera pas les railleries désapprobatrices de ses zouaves.

Des rires, des cris, des débats interminables…

Cette fois il n’aura pas le temps d’initier le traditionnel zwèl que ses parents pratiquaient déjà il y a bien plus de vingt ans sur le quai du bourd de Sainte-Luce: il est midi passé, et il est trempé. Il devra s’expliquer et être le plus convaincant possible afin d’obtenir l’autorisation de sortir à nouveau dans l’après-midi. Il sait donc qu’il ne faudra pas se faire prier pour finir le court-bouillon de vivano et le migan préparés par sa grand-mère…

Pendant ce temps, à Trinité, un autre négrillon déjeune…probablement de la dorade frite avec dachin’ et haricots rouges. Il sait qu’il a été relativement sage toute la matinée ; il s’efforce donc de bien manger, car il songe déjà à quel parfum de floup il va pouvoir choisir…exotique ou grenadine ?

Du côté de l’Océan Atlantique, il pense exactement à la même chose que son homologue Lucéen plus habitué à la Mer Caraïbe : l’obligera-t-on à faire une sieste avant d’être autorisé à sortir pour une après-midi de jeu sous le soleil, avec ses zonm’ à lui ?

Ces petits nègres que nous étions…

Pascal

(1) : ce létchèt’ (ou plongeon pour les non créolophones) consiste à plonger en effectuant une rotation complète sur soi-même, tout en exécutant une double pompe qui est en fait…trop compliqué à expliquer, il faudrait que je vous montre.
(2) : la référence à Mickael Jackson consiste, comme tout le monde l’aura compris, à plonger en mimant le geste le plus connu de cet éminent chanteur, c’est-à-dire le toucher des parties génitales.


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